Mauregny,Un village, une histoire

L'industrie dans le Laonnois

  Dans les collines qui sont au sud de la montagne de Laon, on trouve des carrières qui fournissent une excellente pierre à bâtir; les plus importantes sont celles de Colligis, dont les matériaux sont un peu tendres, se taillent facilement, mais cependant résistent très bien à la gelée. A Chermizy et à Bièvre, la pierre est plus dure et d'un grain plus fin. D'autres carrières se rencontrent également sur différents points, mais toutes ne sont plus exploitées.

Les ouvriers, employés dans ces exploitations, ne sont pas très nombreux; ils proviennent des villages avoisinants ; c'est une profession qu'on se transmet de père en fils.

Il est curieux de remarquer combien l'esprit de tradition est fortement ancré chez ces populations du sud du Laonnois; ainsi, depuis des siècles, la commune de Bruyère fournit des maçons à la ville de Laon. Ces ouvriers font chaque jour 6 kilomètres pour se rendre à leur travail et retournent chez eux tous les soirs.

A l'ouest du chef-lieu, les magnifiques forêts de St-Gobain et de Coucy fournissent des bois d'essences variées qui trouvent leur emploi dans l'industrie ; mais on ne les travaille pas dans le pays, ils sont exportés. Les perches sont dirigées vers le Nord et la Belgique où elles servent à la construction des galeries de mines. Les chênes, hêtres, frênes en grumes sont livrés en partie à la Compagnie du Nord pour servir à confectionner des traverses de chemin de fer, partie à des commerçants et industriels des environs de Paris.

Le revenu fourni par les ventes de bois est des plus variables ; il dépend de l'offre et de la demande. De 1901 à 1904, la valeur brute des produits ligneux s'est élevée, pour la forêt de St-Gobain proprement dite à 230.000 francs, ce qui représente 48 fr. 80 de l'hectare. Les revenus accessoires : chasses, location de maisons forestières, etc., ont rapporté 24.000 francs, soit 2 fr. 74 de l'hectare.

L'exploitation de cette forêt est faite par des ouvriers bûcherons, au nombre de 150 environ.

Ces importantes réserves de combustible donnèrent naissance, à la fin du XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe à des industries diverses.

En 1728, s'établit à Sinceny une manufacture de faïence ; on n'y confectionnait pas seulement que des produits ordinaires; de véritables artistes y travaillaient des pâtes plus fines qu'ils enluminaient joliment; ils imitaient à s'y méprendre le vieux Rouen. En 1795, la décoration de Sinceny prit une tournure plus originale en allant chercher ses inspirations dans le décor pseudo-chinois. La fabrique commença à péricliter vers 1845; incendiée en 1864, elle n'a pas été reconstruite. Mais j'ai pu admirer, pendus aux murs d'humbles demeures, et conservés comme de précieuses reliques, des pots, des assiettes, des crapauds, des plats à barbe, curieusement décorés, manifestations d'un art local disparu.

A Folembray s'établit en 1705 une verrerie. Le premier propriétaire, un sieur Thévenot, obtint un tel succès avec la fabrication des bouteilles, qu'à Paris, nous disent les chroniques du temps, on ne se servait plus que de Thevenottes. Cette verrerie a reçu depuis diverses additions ; à une certaine époque on adjoignit à la fabrication des bouteilles, celle des cloches de jardinier. Aujourd'hui l'usine de Folembray est des plus importantes, elle s'est spécialisée dans la confection des isolateurs en verre à haute et à basse tension pour l'électricité.

A la fin de 1685, Thévart obtint un privilège pour la fabrication des glaces, ainsi que l'autorisation d'aller s'établir à St-Gobain. C'est là l'origine de la célèbre manufacture dont la réputation est universellement connue. La visite de l'usine est des plus difficile ; elle n'est autorisée qu'exceptionnellement et par permission spéciale du directeur. Le nombre d'ouvriers employés ne dépasse pas 400, et, comme les bénéfices réalisés par la Société sont considérables, ils sont bien payés et bien traités. Sur l'initiative d'un de ses administrateurs, la Compagnie a fondé une société coopérative, dont les résultats sont satisfaisants. La société assure l'instruction primaire à tous les enfants des ouvriers; la majeure partie du personnel est logée dans des habitations confortables, le service médical et la pharmacie sont gratuits. La Compagnie a, en outre, créé une caisse d'économies qui prend en dépôt les petites épargnes et paie un intérêt de 4 %. Les ouvriers ont droit à des pensions de retraites, dont le conseil d'administration

fixe la quotité en tenant compte de l'âge, des années de service et des circonstances exceptionnelles. Ils reçoivent annuellement des primes proportionnées à la qualité et à la quantité de travail fournies. Ces excellentes mesures ont eu pour effet de maintenir à St-Gobain un personnel d'élite, très dévoué ; il n'y a jamais eu de syndicat et les grèves sont complètement ignorées.

Le développement des arts de la verrerie au milieu des forêts de St-Gobain et de Coucy a eu pour corollaire l'établissement de fabriques de soude. La manufacture de glaces racheta en 1836 l'ancienne verrerie de Charles-Fontaine, village situé à 5 km 400 de St-Gobain, pour y établir une fabrique de soude artificielle. Le sel marin et le soufre arrivaient par eau jusqu'à Chauny, et de là étaient conduits par voiture jusqu'à Charles-Fontaine, distant de 16 kilomètres. Les frais considérables occasionnés par ces transports déterminèrent les propriétaires à construire l'usine de soude à Chauny même, sur le bord du canal. Charles-Fontaine devint alors une propriété de plaisance tandis, que Chauny se transformait en une cité industrielle.

Chaillevois eut aussi, à l'époque du premier Empire, une fabrique de soude, mais elle disparut avec les circonstances qui l'avaient fait naître. Lorsque nos relations commerciales, si longtemps suspendues avec les nations voisines, furent rétablies, à la suite des traités de 1814, les soufres' d'Italie arrivèrent en grande abondance dans nos ports, l'acide sulfurique revint à un prix des plus modiques ; dès lors, on l'employa exclusivement pour la décomposition du sel marin. Le procédé était, en effet, plus simple et bien plus économique que celui qui consistait à fabriquer la soude avec les cendres pyriteuses trouvées dans les environs de Chaillevois.

De ces cendres pyriteuses on a extrait pendant longtemps le vitriol et l'alun'. C'est à Urcel que fut construite, en 1786, la première usine vitriolique ; elle est due à l'initiative d'un Anglais, nommé Chamberlain, auquel le roi accorda un privilège de vingt années. En 1791, Chamberlain fit abandon de son titre et de l'établissement qu'il avait créé à Urcel à MM. les frères Moreau d'Olibon, dont l'un, le baron de la Rochette, en est resté propriétaire jusqu'en 1825, époque à laquelle il vendit l'usine et ses dépendances.

Après avoir, pendant près de vingt ans, fabriqué exclusivement à Urcel une couperose verte qui ne pouvait soutenir la concurrence avec les couperoses dites de Beauvais et anglaises, on chercha à connaître les causes de cette infériorité; on reconnut que les terres pyriteuses traitées à Urcel contenaient de l'alumine, l'un des principaux constituants de l'alun. Bientôt les travaux du célèbre chimiste Vauquelin conduisirent à fabriquer simultanément de la couperose et de l'alun dans l'usine d'Urcel ainsi que dans d'autres qui furent établies dans le voisinage, à Bourg, à Chaillevois, à Quessy et à Andelain, à l'époque de cette découverte.

J.-B.-L. Brayer, dans sa Statistique du département de l'Aisne (1823), nous déclare que l'usine d'Urcel pouvait verser annuellement dans le commerce 4.000 quintaux métriques de composé ou sulfate de fer, et 2.000 quintaux d'alun renommé par sa pureté et sa blancheur. Elle occupait une centaine d'ouvriers et on en comptait un nombre égal employé durant quatre mois de l'année à tirer le combustible, la tourbe des marais voisins.

Les progrès de la chimie et les transports rendirent à ces usines la concurrence impossible; celle d'Urcel résista le plus longtemps, voici une trentaine d'années qu'elle est fermée.

Le pèlerinage de N.-D. de Liesse a concentré autrefois,- dans le bourg qui lui doit son existence, diverses branches d'industries, telles que : la bijouterie, la quincaillerie, les fleurs artificielles et la bimbelotterie.

En 1789, on comptait à Liesse vingt-deux orfèvres occupés à fabriquer des crucifix, des croix, des bagues tant en or qu'en argent. Ces objets étaient pour la presque totalité expédiés sur Paris, la Bourgogne, la Picardie, la Normandie et la Bretagne.

On estime qu'à l'époque indiquée plus haut la vente des objets d'or et d'argent fabriqués à Liesse pouvait s'élever à 300.000 francs 1.

La fabrication de divers articles en cuivre, des boucles à souliers notamment, tenait le premier rang et n'occupait pas moins de vingt maîtres fondeurs et près de cent cinquante ouvriers. Les produits, dont la vente s'élevait annuellement à 200.000 francs, avaient leur' principal débouché dans les villes de garnison, à raison de la grande consommation de boucles nécessitées par l'équipement des soldats. On confectionnait également avec le cuivre ; des crucifix, des bagues unies et à facettes, des médaillons, des couvercles de pipes, etc.

Le voisinage de la forêt de Samoussy avait conduit les artisans de Liesse, à fabriquer, avec le bois de sapin et le tilleul, des jouets, d'enfants, qui étaient d'une vente courante à l'époque des pèlerinages.

Depuis les chemins de fer, il n'y a plus à Liesse aucune industrie ; les orfèvres et les fondeurs en cuivre sont disparus ; il no reste plus qu'un ou deux tourneurs en bois, travaillant seul ou avec le secours d'un ou deux ouvriers et qui continuent à fabriquer pour les enfants, des petits moulins à vent.

Et pourtant aujourd'hui les pèlerinages sont plus fréquentés que jamais, grâce à la facilité des transports ; en septembre, chaque jour, des trains nombreux amènent à Liesse des foules considérables. Mais les petits souvenirs que les marchands offrent à la convoitise des pèlerins ne sont plus l'oeuvre de l'industrie locale, ils viennent d'ailleurs, parfois de très loin...

De ces industries qui existaient au XVIIe siècle, il ne reste plus que les verreries de Saint-Gobain et de Folembray. Disparus aussi les moulins à vent, autrefois si nombreux, qui donnaient à la campagne un aspect pittoresque ; la meunerie se trouve aujourd'hui concentrée en deux ou trois grosses entreprises.

Par contre, les développements pris par l'industrie sucrière ont amené, il y a quelque trente ans, l'établissement à Charmes, près de La Fère, d'une importante usine pour la construction de matériel de diffusion et des coupe-racines.

La culture nécessite l'emploi d'équipages solides et qui, en raison de la fatigue à laquelle ils sont soumis, s'usent rapidement ; pour répondre à ces besoins, il s'est fondé à Marie et à Crécy-sur-Serre deux fortes maisons de charronnage. Dans chaque village on trouve d'ailleurs au moins un maréchal et un charron ; ces artisans ne manquent jamais de besogne et gagnent bien leur vie.

Une profession nouvelle, due aux progrès de la mécanique a fait son apparition à la fin du siècle dernier, c'est celle d'entrepreneur de battages.

L'entrepreneur de battage dispose d'un matériel important, il a généralement plusieurs locomobiles qui actionnent autant de batteuses ; à peine la moisson est elle terminée, qu'il passe déjà chez les cultivateurs pour leur offrir ses services. Le prix est fait au quintal, variant de 1 fr. 25 à 1 fr. 50. Les premiers battages ont lieu dans les champs ; lorsqu'on avance davantage en saison, ils se font dans les cours de fermes. En quelques jours toute la récolte d'un cultivateur est battue. Autrefois on réservait le battage pour occuper les ouvriers durant les mauvais jours de l'hiver, alors qu'il était impossible d'aller dans les champs. Depuis qu'il y a des entrepreneurs de battage, les ouvriers agricoles chôment plus souvent l'hiver; et c'est encore là une des causes de la dépopulation des campagnes. Les gros cultivateurs ont leur batteuse à eux, ce qui leur permet d'échelonner leurs battages de façon à occuper tout leur personnel d'un bout à l'autre de l'année.

Les ouvriers des batteuses ambulantes sont recrutés parmi les nomades, les traînards, les chemineaux ; ils appartiennent à la partie la plus mauvaise de la société.

Les progrès réalisés par la moto-culture nous permettent de dire, qu'à bref délai nous verrons apparaître sans doute, à côté de l'entrepreneur de battage, l'entrepreneur de labourage mécanique.

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Par ce rapide exposé, on voit que l'industrie qui avait pris, au xvm° siècle, une certaine importance, dans la région ouest du Laonnois, a été depuis en périclitant. Parmi les causes de cette déchéance, il faut citer le progrès des méthodes et les facilités des moyens de transport. Mais, si on comprend qu'on ne tire plus de la soude, de la couperose et de l'alun des cendres pyriteuses, on s'explique moins facilement la disparition des orfèvres et des petits industriels qui confectionnaient si joliment des jouets, dans le bourg de N.-D. de Liesse. Pourquoi l'industrie du jouet, au lieu de péricliter, n'a-t-elle pas, au contraire, pris plus d'extension?

En quoi était-on plus mal placé, pour ce genre d'articles, au milieu du Laonnois, que dans les montagnes de la Thuringe ou de la Franconie ?

Ce ne sont sans doute ni les capacités, ni les bonnes volontés qui ont manqué, mais seulement les capitaux. Si les artisans de Liesse avaient pu suivre le progrès, s'outiller comme il convenait, faire de la réclame, s'organiser pour la vente de leurs produits au dehors, nul doute qu'ils n'aient rivalisé avantageusement avec les meilleurs fabricants allemands.

Hélas ! ils n'étaient que des petits artisans, ils n'inspiraient guère la confiance... Dans ce pays, à une certaine époque, on avait des craintes pour les affaires industrielles, on ne connaissait que la culture ;' c'est à elle que se vouaient tous ceux qui possédaient. Faute d'avoir pu trouver les ressources nécessaires pour transformer leurs méthodes, les fabricants de jouets ont disparu.

Aujourd'hui le sort du Laonnois est plus que jamais lié à celui de la culture. Et c'est tellement vrai qu'à Laon même, les commerçants s'intéressent à la moisson prochaine ; selon qu'elle sera abondante" et riche, ou mauvaise, ils savent qu'ils feront beaucoup ou peu d'affaires.

Eugène CREVEAUX.

 Source: La Science sociale suivant la méthode de F. Le Play 1911-12

 


Mauregny en Haye 423 hab. par JM Moltchanoff       

Les cahiers d'histoire de Mauregny ont été rédigés par Guy Pluchart et Jacques Tavola
Les auteurs ont parcouru les services d'archives et publient "Les cahiers d'histoire de Mauregny". 
> Une histoire très détaillée du village de la préhistoire au 19° siècle. 
> Histoire du chanvre à Mauregny 
> Doléances de 1789 
> Cartes postales anciennes 
> Histoire de Fussigny, village disparu 
Un excellent travail ! Un des meilleurs sites de l'annuaire selon l'
Annuaire des sites d'histoire des villages

par Gilbert Delbrayelle

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